Par Philippe Nicolet

Au coeur d’Aquatis, le vaste espace consacré à l’Amazonie illustre l’importance vitale que revêt cette région pour l’ensemble de la planète. Né dans une tribu totalement inconnue jusqu’en en 1969, le chef Almir Surui a visité le chantier lausannois au printemps dernier et a exprimé sa joie devant ce qu’il a appelé un « projet nécessaire ».

Premier de son ethnie à avoir fait des études, le chef Surui, soutenu par des organisations engagées dans la protection de l’environnement, quitte fréquemment son village pour alerter l’opinion internationale et nouer des liens solidaires. Visitant la serre amazonienne d’Aquatis, il en a souligné l’important rôle de sensibilisation. La déforestation, Almir Surui la vit de l’intérieur et est résolu à combattre ce drame avec des moyens modernes. Il a ainsi obtenu le soutien de Google pour surveiller du ciel les abattages, dont la grande majorité sont en fait illicites. Et c’est dans son village, équipé d’ordinateurs, qu’il pilote ce contrôle.

Etonnant saut dans l’ère numérique pour cet homme dont la tribu n’avait jamais été repérée ni répertoriée par les autorités brésiliennes jusqu’en 1969. « Nous, nous savions qu’il existait des peuples non indigènes dont la technologie était très supérieure à la nôtre», raconte le chef Surui. « Nous voyions passer des avions au-dessus de nos têtes et nous connaissions aussi l’existence des voitures. Il faut dire que, parfois, de gros tracteurs traversaient notre territoire pour tracer des routes et nous les observions sans nous faire voir. Car nous savions que cette technologie pouvait être dangereuse et menaçait de détruire notre culture.

Nos premiers contacts avec des non indigènes ont très vite causé de terribles épidémies et la plupart d’entre nous en sont morts. Nous avons alors décidé de faire la guerre à ces envahisseurs avec nos arcs et nos flèches ».
Mais comme beaucoup d’autres populations amazoniennes, les Surui comprennent qu’ils se battent à armes inégales, qu’ils vont se faire massacrer, et qu’il leur faut renoncer à la guerre. Défaite ?

« Pas du tout, rétorque Almir avec véhémence. Nous avons gagné ! Nous sommes là, notre culture a survécu sur une terre aujourd’hui démarquée et nous luttons désormais non plus seulement pour nous, mais pour le monde. Nous savons que nous ne pouvons pas le faire seuls. » Un enjeu bel et bien planétaire qui mobilise aujourd’hui gouvernements et ONG, mais continue de se heurter à de vénales résistances qu’aggrave encore la corruption à tous niveaux.

D’une surface supérieure à celle de tous les pays de l’Union européenne réunis, l’Amazonie est une plaine verte étendue sur plusieurs pays d’Amérique du Sud : Brésil (en grande partie), Pérou, Equateur, Colombie, Venezuela, Guyana, Surinam ○ ○ ○
et Guyane française. La région joue un rôle climatique crucial, fruit d’un heureux concours de circonstances naturelles: dans les régions équatoriales d’Amérique du sud, les courants humides venant de l’Atlantique circulent d’est en ouest et déversent d’abondantes pluies sur tout le bassin amazonien avant d’être arrêtés par la Cordillère des Andes. D’innombrables rivières confluent vers l’Amazone et en font un fleuve gigantesque. Or, il s’écoule par chance d’ouest en est, à l’inverse des courants humides qui l’ont fait naître et se déverse dans l’Atlantique, achevant ainsi le cycle. C’est sur ce parcours inondé en permanence, dans la région par ailleurs la plus plate du monde, que la forêt amazonienne a pu se développer et contribuer à la santé climatique. Des mesures récentes ont démontré que par évapotranspiration, un arbre tropical de très grande taille renvoyait pas moins de mille litres d’eau pure dans l’atmosphère…par jour. « L’apport total de la forêt amazonienne constitue dans le ciel des flux d’humidité que nous avons appelés des rivières volantes, et dont le volume en eau est aussi énorme que celui de l’Amazone », confie Gérard Moss.

Cet aviateur suisse-brésilien qui avec son hydravion, a prélevé des milliers d’échantillons d’eau dans toute l’Amazonie, en a démontré la pureté, avant de se concentrer sur ce qui se passe au-dessus du sol.

« Les flux d’humidité que j’ai suivis en avion circulent jusque dans le sud du continent et, une fois devenus des nuages de pluie, ils sont d’une importance vitale pour l’agriculture. Mais bien plus que localement, c’est l’ensemble du globe qui est concerné : l’humidité tropicale contribue à freiner le réchauffement climatique, à filtrer l’air lors des pluies et à renvoyer massivement de l’eau propre dans l’atmosphère. Il est temps d’être à l’écoute de la forêt ».